Source: Le Temps - 16 février 2015

Le constat est sans appel, pour Athanasios Orphanides, ancien gouverneur de la Banque centrale de Chypre. "Les tensions qui reprennent dans la zone euro sont la preuve que la monnaie unique a été un échec", selon l’ancien gouverneur de la Banque centrale de Chypre.

Il ne s’agit pas seulement de la Grèce, mais du projet européen en général, soutient-il. "La mauvaise gestion de la crise a créé des divisions et des troubles sociaux dans toute l’Europe. Sans changements fondamentaux, je crains que tout le projet européen soit à risque", a expliqué cet ancien membre du conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne (BCE). Il sera à Genève mardi pour une conférence organisée par le Centre international d’études monétaires et bancaires (CIMB) à Genève*.

Il ne mâche d’ailleurs pas ses mots à l’égard de l’institution basée à Francfort. Juste après la décision de lancer un programme de rachat de titres (QE), l’ancien grand argentier avait critiqué l’allégeance de la BCE à l’Allemagne, certaines clauses du programme semblant dictées par Berlin. Il évoque notamment le fait que les banques centrales nationales doivent assumer les risques de pertes éventuelles liées au rachat de dettes souveraines.

Il n’est pas plus tendre à l’égard des acteurs de cette crise en général. "Les politiques d’austérité ont créé de sérieux dommages dans plusieurs pays. De surcroît, la politique monétaire a été exceptionnellement restrictive ces trois dernières années", explique celui qui a été limogé de l’institution cypriote en 2012 et est désormais professeur à la Sloan School of Management du MIT à Boston.

Corriger ces "erreurs" ne sera pourtant pas évident, selon le Chypriote, qui a préféré éluder les questions sur son pays, les jugeant beaucoup moins centrales que le cas grec actuellement. Il estime qu’en l’absence d’un gouvernement commun, certains pays ont mieux réussi que d’autres à protéger leurs intérêts, au détriment des autres. En ligne de mire: l’Allemagne. "Ce pays est peut-être le seul dans la zone euro à avoir bénéficié de la crise. Les politiques mises en place ces dernières années ont l’air d’avoir été pensées pour garantir une bonne performance de l’économie allemande, plutôt que l’ensemble de la zone euro", considère Athanasios Orphanides.

A son avis, il ne fallait pas pousser des pays à mettre en place des réformes "récessives" lorsque les économies étaient fragiles. Il s’appuie sur le Fonds monétaire international (FMI), qui a reconnu lui-même que les effets de l’austérité avaient été sous-évalués.

De fait, poursuit cet ancien conseiller du conseil des gouverneurs de la Réserve fédérale américaine, les conséquences en Grèce ont été "catastrophiques", avec une chute du PIB d’un quart de sa valeur ces cinq dernières années. Les mesures imposées par la troïka (FMI, BCE et Commission européenne) l’ont été en grande partie sur l’insistance de Berlin, assure-t-il.

Alors que l’Eurogroupe se réunit à nouveau aujourd’hui lundi, l’ancien banquier central se dit "optimiste" sur l’éventualité d’un accord entre la Grèce et ses créanciers (lire ci-dessous). Mais sans illusion: "Je ne suis pas sûr que ce sera un bon accord, qui servira les intérêts de la Grèce et de l’Europe dans son ensemble."

Pour Athanasios Orphanides, "le public en France et en Allemagne, par exemple, devrait savoir la vérité sur ce qui s’est passé en 2010. Si le FMI avait pu mettre en place un programme comme il le fait pour d’autres pays en dehors de la zone euro, la Grèce serait dans une bien meilleure situation aujourd’hui", affirme le professeur. La destruction qu’a subie le pays est due au fait que le programme mis en place en 2010 a été influencé par des gouvernements, notamment la France et l’Allemagne, qui avaient d’autres objectifs en tête. En particulier protéger les banques de leur pays, souligne-t-il, citant l’ancien président de la Bundesbank, Karl Otto Pöhl. "Si l’opinion publique comprenait cela, elle reconnaîtrait que l’équité imposerait de réduire le fardeau de la Grèce."

*  La conférence aura lieu à 18h30 à l’IHEID (Maison de la paix).

Lire également l'article sur le cas de l'Argentine dans les années 1990-2000.