Source: Janwillem Acket (Chef éco. c/o Julius Bär) - Magazine Indices (janvier 2015)

La crise européenne est-elle terminée?

La BCE est confrontée à un dilemme car elle doit combattre le risque de déflation qui existe aussi pour la Suisse. Avec la hausse du franc suisse, on peut prévoir un taux d’inflation négatif de 0,9% en 2015. Pour l’instant, il y a en zone euro encore une situation de très faible croissance avec une inflation de 0,4% en 2014. Mario Draghi a baisser les taux d’intérêt déjà en juin dernier, une politique d’assouplissement suivie peu après par la Suisse, qui aurait cependant dû commencer au 3e trimestre 2013. Il y a un temps d’attente de l’ordre de neuf mois entre un assouplissement de la politique monétaire et son impact sur la conjoncture, si bien que l’effet de relance sur l’économie européenne devrait se faire sentir à partir d’avril 2015. Mais cela ne sera pas suffisant pour combattre le chômage ni pour réduire l’endettement. Le risque de déflation est sérieux en Europe qui, dans cette hypothèse, pourrait entraîner la Suisse. Dans ce scénario, dont la probabilité est d’environ 30%, le PIB de la zone euro pourrait s’inscrire à la baisse entre 0,5% et 1%.

Quel est le scénario principal qui comporte un effet de relance à partir d’avril?

Selon le scénario le plus probable, la croissance de la zone euro devrait atteindre environ 1% en 2015. Avec la hausse du franc, la Suisse ne devrait s’en sortir qu’avec une croissance estimée à 0,4% en 2015. La croissance suisse aurait pu atteindre 1,9% si le cours de 1,20 contre l’euro avait pu être maintenu. Heureusement, la Suisse bénéficie encore d’une demande intérieure considérable et de taux d’intérêt qui favorisent l’investissement. La BNS doit toutefois être prête à prendre de nouvelles mesures pour éviter la formation d’une bulle immobilière.

Les effets du renforcement du franc sont donc relativisés par la baisse des prix du pétrole?

Oui, nous avions initialement établi nos prévisions sur la base d’un cours moyen du baril projeté à 74,5 dollars avant de le ramener à 65 dollars. Cette révision à la baisse se traduit notamment par un effet positif de 0,2% sur la croissance suisse qui dépendra du niveau auquel le franc suisse va se stabiliser. Si le franc suisse reste à parité avec l’euro, cela aura un effet de décélération plus marqué, même un risque de récession, mais nous pensons que le niveau d’équilibre du taux de change devrait se situer entre 1,05 et 1,10. L’impact de la décision de la BNS (hausse du franc) devrait cependant être faible sur la plupart des sociétés de la riviera lémanique.

Le reste du monde se porte mieux que l’Europe?

Il y a la question du Japon qui, malgré la récente victoire d’Abe, est retombé à 0,1% de croissance l’année passée et ne devrait pas dépasser 0,7% en 2015. Les analystes ont sous-estimé l’impact du relèvement de la TVA en avril dernier. Mais la politique monétaire japonaise est très expansive, et il y a aussi des stimulis fiscaux. A l’inverse, les états-Unis seraient à la tête de la reprise avec une croissance de 3,5% en 2015, trois fois supérieure à celle de la zone euro et du Japon.

Et les BRIC?

La Chine devrait croître encore de 6,9% en 2015, après les 7,3% de 2014. La croissance va encore s’accélérer en Inde à 6% en 2015 après 5,5% en 2014. La croissance russe qui était encore de 0,5% l’année passée avec une inflation de 7,5% tombera à -1% en 2015. Le Brésil qui n’avait pas de croissance en 2014 avec une inflation de 6,5% affichera une croissance positive de 1% en 2015. On le voit, il y a des évolutions divergentes non seulement entre les blocs géographiques mais aussi à l’intérieur de ces grandes régions, avec des pays où l’inflation est élevée et la croissance modeste, voire nulle ou négative.

Mais globalement, assiste-t-on à un scénario d’accélération de la croissance?

La croissance du PIB mondial qui était de 3,2% l’année passée devrait atteindre 3,5% cette année, avec des performances très contrastées selon les continents. L’Asie va croître de 5,5% en moyenne, suivie de l’Afrique dont le PIB va progresser de 5% et de l’Amérique du Nord où la croissance devrait s’établir à 3%. L’Europe, on l’a vu, atteindra à peine 1% et l’Amérique du Sud fera à peine mieux avec 1,2%.

Ce semblant de relance de l’économie mondiale n’est-il pas attribuable à la baisse des prix des matières premières, notamment du pétrole?

Oui, les chiffres parlent d’eux-mêmes: le prix moyen du brut qui s’est inscrit à 90,6 dollars en 2014 devrait tomber à 65 dollars ou même moins cette année. Mais il est clair que les pays qui utilisent proportionellement beaucoup de pétrole pour produire une unité de PIB sont favorisés par des prix moins élevés et que ceux dont l’économie est plus efficiente sont moins sensibles aux variations de prix. En Europe, l’Allemagne bénéficie de 0,1% de croissance supplémentaire pour chaque 10 dollars de baisse des prix du pétrole, un effet de relance qui atteint 0,2% aux Etats-Unis. L’effet est plus marqué en Asie, par exemple en Inde où 10 dollars de baisse sur les prix du pétrole se traduisent par 0,3% de croissance en plus. Au niveau mondial, l’effet de relance d’une baisse de 10 dollars se traduit par 0,2% de croissance supplémentaire. La baisse du pétrole apparaît en effet comme le facteur essentiel de l’accélération de la croissance attendue cette année.

Quels sont les risques géopolitiques, notamment celui lié avec la confrontation autour de l’Ukraine?

Ils sont centrés autour de la Russie dont la situation pourrait avoir des répercussions sur les pays voisins. Mais la Russie, dont deux-tiers des exportations d’énergie vont vers l’Europe est plus dépendante de l’UE que le contraire. En fait, l’Europe est déjà en mesure de diversifier ses sources d’approvisionnement en gaz: il y en a en Mer du Nord mais aussi en Méditerranée orientale et des importations en gaz liquide sont possibles, notamment du Qatar. La Russie a donc plus à perdre qu’à gagner d’une poursuite de la tension avec l’Europe, même si elle n’en est pas seule responsable car l’Ukraine doit aussi prendre en considération les droits des minorités. Certes, la Russie essaie de se tourner vers la Chine mais la pose de conduites pour acheminer le gaz prendra quatre ou cinq ans. Un compromis avec des concessions de part et d’autre est donc préférable à une poursuite de la confrontation.

La Grèce représente-t-elle un risque pour la zone euro?

Si la Grèce quitte la zone euro cela coûtera à l’Allemagne les quelque 70 milliards d’euros portés en garantie pour la dette. Mais cela ne mettra pas en danger la zone euro qui bénéficie désormais de mécanismes de stabilisation qui n’existaient pas en 2011 et permettent de faire face à toute éventualité. Concernant la dette, il n'y a pas que la Grèce qui souffre d'un endettement abyssal. La plupart des pays ont vu leur dette exploser. C'est ce que montre une récente étude du cabinet Mc Kinsey. Parmi les mauvais élèves, la France qui a vu son endettement total bondir de 66%. Interview de Patrick Arthus, économiste français et directeur de la recherche et des études de Natixis dans le Journal du matin de la RTS.