Source: Michael O'Sullivan dans Le Monde du 10 janvier


Jeroen Dijsselbloem, le président de l'Eurogroupe, se dit confiant dans l'avenir financier de l'Espagne et de l'Irlande, après que les ministres ont approuvé, jeudi 14 novembre dernier, à Bruxelles, la fin des plans d'aide aux deux nations.
L'Irlande est désormais parvenue à s'extraire du plan de sauvetage et d'austérité établi par la "troïka" – Commission européenne, Banque centrale européenne (BCE) et Fonds monétaire international (FMI) – à l'adresse des États les plus endettés de la zone euro.

Pour certains responsables politiques européens, dont l'ancien président de la BCE (2003-2011), Jean-Claude Trichet, les efforts tenaces de l'Irlande en faveur de l'austérité constitueraient un modèle pour les autres pays. Cela est-il bien vrai ?

Il n'y a pas si longtemps, le miracle économique irlandais était également considéré comme un modèle – le pays était qualifié de « phare de l'Europe » par le magazine The Economist en 1997 –, suscitant l'admiration d'observateurs aussi divers et distants que la Chine et Israël.

Puis, l'Irlande est devenue… le modèle à ne pas suivre dans la gestion de sa bulle immobilière, puis de la crise bancaire. Mais, bien que sa sortie du programme de la « troïka » constitue bien évidemment une réussite, eu égard aux perspectives catastrophiques qui étaient celles du pays à la fin de l'année 2010, nul ne voudrait faire l'expérience de ce que l'Irlande a vécu.

La plupart des citoyens irlandais réfuteraient très certainement l'idée selon laquelle leur pays incarnerait l'élève modèle en matière d'austérité. Le fait que l'Irlande soit redevenue à la mode reflète la confusion de la pensée économique des décideurs de la zone euro, ainsi que le mimétisme irrationnel des différents think tanks et institutions internationales.

Un certain nombre de leçons

Un modèle socio-économique digne de ce nom doit être construit autour d'une "manière de faire les choses" enracinée dans le pays concerné – un modèle aussi profondément enraciné que, par exemple, le modèle scandinave tant vanté et qui se révèle de ce fait quasi impossible à reproduire ailleurs.

Or, la "manière irlandaise" de faire les choses a très peu évolué, et cela malgré la crise. Les réformes politiques et institutionnelles n'ont en rien correspondu à un changement de mode de vie de la population; la transparence de la vie publique est demeurée désespérément faible.

Pour autant, un certain nombre de leçons peuvent être tirées de l'expérience irlandaise récente. Contrairement aux autres États périphériques de l'Union européenne, l'Irlande a instauré un consensus politique autour de la nécessité de l'austérité, et a répété en permanence ce message, sur le plan national comme à l'étranger.

Tout comme le Chili au cours de la crise financière en Amérique latine, l'Irlande est parvenue à gérer la crise de manière relativement appropriée, et les institutions nationales les plus tournées vers l'étranger (telles que l'Autorité pour le développement industriel ou encore l'Agence nationale de gestion du Trésor) ont projeté une image cohérente et positive tout autour du monde.

Fidélité au statu-quo

Il appartient néanmoins à l'Irlande d'en faire davantage. Il va notamment lui falloir se concentrer sur les effets de la crise bancaire sur le potentiel de croissance à long terme de l'économie, sur la manière de modifier la nature et la structure du système bancaire, sur la capacité des entreprises locales à s'adapter au resserrement du crédit, ainsi que sur les coûts sociaux croissants de l'austérité.

Les leaders politiques du pays ont tiré un enseignement de l'expérience du plan de sauvetage : la fidélité au statu quo est la meilleure manière d'aller de l'avant, plutôt qu'une combinaison d'"épreuve de vérité" et d'action radicale.

Car les choses ne sont pas si simples. Si la détermination peut être à recommander, les politiques de « mêlée tête baissée », pour utiliser le vocabulaire des terrains de rugby, sont porteuses d'autres dangers. Bien qu'il soit possible que l'Europe s'extraie douloureusement de la crise actuelle par la seule voie de l'austérité, elle ne saurait en sortir pleinement armée pour relever les défis de ses insuffisances structurelles, sans parler des progrès à accomplir dans l'union budgétaire, bancaire et politique.

En outre, le risque est que certains confondent le constat que la "fidélité" au statu quo fonctionne avec l'idée que l'"austérité" fonctionne. Or, il est encore trop tôt pour le dire.

Prise de risque et innovation

Comment, par exemple, démêler l'impact de l'austérité sur la sortie de crise irlandaise de celui des dépenses colossales assumées par Mario Draghi, le président de la BCE ? Comment pourrions-nous affirmer la réussite de l'austérité si de grandes économies de la zone euro telles que la France échouent à retrouver la croissance ?

Une seconde difficulté réside dans la question de la prise de risque elle-même. Il est possible que la prudence de son approche ait contribué à extraire l'Irlande du programme de la "troïka".

Mais, d'un autre côté, une approche exempte de prises de risque permettrait-elle de galvaniser suffisamment le pays pour pouvoir en redessiner le secteur bancaire, en restaurer le système de santé défaillant, ou encore réparer les dégâts sociaux engendrés à travers l'Irlande tout entière ?

En affaires, la prise de risque et l'innovation, son étroit corollaire, ne peuvent être importées en provenance d'autres contrées. Certaines choses ne peuvent être construites "maison" (traduit de l'anglais par Martin Morel © Project Syndicate. www.project-syndicate.org).