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Métiers de demain: comment anticiper la vague technologique?

Source: Bernard Gainnier (Chairman & Territory Senior Partner at PwC France & Francophone Africa)

Qui aurait pu prédire il y a 20 ans l’arrivée du métier de Social Media Manager ou de Chief Digital Officer? Ces nouveaux emplois liés à l’essor des outils et des usages numériques résultent directement de la rapidité de transformation digitale des entreprises. L’explosion des applications mobiles, des médias sociaux, le rôle des plateformes commerciales en ligne transforment leur façon d’interagir avec leurs parties prenantes.

La 4ème révolution industrielle va considérablement accélérer la productivité des entreprises et faire évoluer de nombreux métiers, notamment au travers de la robotique, de l’intelligence artificielle et du big data. C’est d’ores et déjà une réalité qui concerne quasiment tous les secteurs d’activité. Un exemple du poids de cette transformation: l’entreprise Airbnb est évaluée 25% de plus que le groupe Hilton, avec seulement 1% des ressources humaines du géant hôtelier.

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Par le passé, les augmentations de la productivité entraînaient un décalage temporaire et rapidement comblé entre nouveaux types d’emplois et compétences requises pour y accéder. Mais la vitesse et la nouveauté de cette transformation vont très certainement déstabiliser des pans entiers du marché du travail, et ce de deux manières: d’une part, en raison de la difficulté pour de nombreux salariés à suivre le rythme toujours plus soutenu du changement, et d’autre part, à cause de la transformation de la nature même de leurs activités. Ce qui pourrait affecter le sens qu’ils donnent à leur travail et leur identité.

Un basculement capital s’opère à travers un paradigme économique inédit qui associe pour la première fois dans l’histoire les ressources humaines et l’intelligence artificielle. A cette combinaison homme-machine sans précédent s’ajoute l’évolution de notre perception de la technologie, qui vient bousculer la notion de confiance. Aujourd’hui, les outils digitaux ne sont plus seulement utiles pour l’accélération et l’amélioration de certaines tâches, comme la gestion administrative de contrats, mais ils représentent un allié de plus en plus incontournable à la prise de décision.

Jusqu’où nos métiers seront-ils impactés? Nous allons nécessairement assister à la transformation ou à la disparition de certains d’entre eux, ou à des "emplois augmentés". Comment anticiper l’évolution de notre travail et suivre le rythme?

Ces questions, de nombreux salariés se les posent, dans un contexte de chômage de masse, de mobilité professionnelle forte (subie ou voulue), mais surtout d’accélération de la transformation de nos métiers.

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Près de 40% des 10 000 personnes interrogées dans le cadre de notre étude "Workforce of the future" se déclarent inquiètes quant aux conséquences de l’automatisation sur les métiers, alors qu’elles n’étaient qu’un tiers en 2014.

Afin de mieux appréhender ces changements, repensons le travail et sortons des cadres que nous connaissons …

74% des répondants de cette même étude se déclarent prêts à apprendre de nouvelles compétences ou à les mettre à jour pour conserver leur employabilité, et près de deux tiers d’entre eux estiment que peu de personnes auront un emploi stable et de long terme dans le futur.

Avec le développement de nouvelles formes d’entreprises et de manières de travailler (coworking, télétravail, etc.), et la progression irrésistible de la technologie au cœur de nos métiers, la caractéristique essentielle du salarié et du travailleur indépendant de demain sera avant tout l’adaptabilité. Ce seront de nouvelles compétences, rapides à assimiler, qui représenteront le vrai gage de sécurité et non pas le métier.

L’enjeu est de taille. Cela implique de repenser notre culture de formation tout au long de la vie, un défi par nature complexe et de long terme, mais qui nécessite aussi de prendre en compte la "fragmentation digitale" qui subsiste à l’échelle mondiale. Aujourd’hui, une partie de la population est encore "offline".

Afin d’anticiper ce problème, le ministère fédéral allemand du travail et des affaires sociales a mené une réflexion et ouvert le dialogue dans les sphères publiques et privées pour évoquer le sujet du "Travail 4.0". Ce dispositif vise à préparer les industries à de nouveaux modes de production, mais aussi à dessiner les contours du futur cadre social et juridique nécessaire à une telle transformation. L’une des conclusions saillantes de ce rapport est la nécessité de l’acquisition de savoirs digitaux, ce qui se traduit par des investissements dans l’éducation STEM (science, technologie, ingénierie et mathématiques).

Ces compétences digitales sont effectivement incontournables pour anticiper les évolutions technologiques, mais ne seront rien sans la créativité, l’intelligence émotionnelle, l’imagination, etc. C’est en réunissant les deux types de facultés et en faisant dialoguer les disciplines les plus diverses que nous pourrons tirer le meilleur parti des outils mis à notre disposition.

En ce sens, repenser l’interface entre l’intelligence des hommes et les machines dites intelligentes permettrait de démultiplier nos capacités, d’élargir le champ des possibles et de trouver des réponses à des situations ou des problèmes complexes. Par exemple, la blockchain pourrait transformer les métiers de l’audit en donnant accès aux opérations comptables en temps réel et non plus a posteriori, et en permettant de reconstituer des chaines de transactions pour mieux cibler les fraudes. En alliant les nouvelles possibilités permises par la blockchain et l’esprit d’analyse des hommes, ces derniers gagnent en efficacité, précision, compréhension et rapidité.

De ce fait, un besoin d’anticipation en formation continue pour tirer le meilleur parti de cette nouvelle alliance est indispensable, permettant ainsi d’éviter une situation de pénurie de compétences digitales critiques et de provoquer chez d’autres le sentiment d’être dépassés. Cependant l’anticipation de ces évolutions sur nos métiers reste difficile à appréhender car elle met en jeu des dimensions qui dépassent le cadre économique. Orchestrer les aspects culturels, institutionnels de cet enjeu s’avère complexe car ils possèdent chacun leur propre rythme, en décalage avec la rapidité d’évolution des technologies.

Orienter l’action de la sphère privée et publique vers l’anticipation du futur

Force est de constater que la technologie représente un élément de réponse essentiel aux défis complexes à venir, comme le vieillissement de la population ou les questions environnementales.

Or la question du travail, de la démographie ou l’environnement, sont des enjeux qui par nature s’inscrivent dans le long terme. Dans ce cadre, il apparaît important d’analyser les effets dans le temps de l’automatisation sur les métiers et d’inscrire une réflexion prospective au cœur de l’action publique et privée. La Suède et la Corée du Sud, par exemple, ont mis en place un "ministère du futur" chargé d’intégrer cette vision de long terme dans le processus de décision politique.

La technologie a toujours entraîné un mouvement de création de nouveaux emplois, tout en en détruisant ou en en transformant d’autres. Le plus grand défi lié à la technologie reste l’humain: il s’agit de parvenir à accepter l’accélération du monde et de repenser notre rapport au temps, c’est-à-dire nous adapter au même rythme que les technologies et adopter une posture d’apprentissage permanente. Et enfin et surtout, de tout faire pour en tirer le meilleur parti, au bénéfice du plus grand nombre et non pas simplement d’une poignée "d’insiders". La digitalisation du monde doit se faire par et pour l’homme!

Quelle est la valeur réelle du travail non rémunéré?

Partout dans le monde, les femmes assument très majoritairement le travail non rémunéré, notamment en ce qui concerne la garde des enfants, la cuisine, les tâches ménagères et les travaux de la ferme. Le travail non rémunéré est essentiel au fonctionnement des ménages et des économies, mais il est aussi bien moins valorisé que le travail rémunéré. Shahra Razavi, spécialiste chez ONU Femmes, révèle la véritable valeur du travail non rémunéré et la façon dont nous pouvons réduire le fardeau qui pèse sur les femmes en luttant contre les stéréotypes solidement ancrés.

Source: unwomen.org

Retrouver son attention

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Notre attention vaut de l’or. Littéralement. Jamais elle n’aura été aussi convoitée, sollicitée. Dans un monde bombardé d’informations de toutes sortes, tout est fait pour la capturer le plus longtemps et le plus fréquemment possible. Alors que les canaux de diffusion de l’information se multiplient à la vitesse grand V, une lutte acharnée se mène en parallèle pour sortir de la masse, être acheté, être lu, être vu. Tout simplement pour exister.

L’attention est donc une ressource précieuse. Malheureusement, celle-ci nous est de plus en plus volée, dérobée en douce. Pourquoi? Parce que nous nous sommes progressivement habitués à la culture de l’instantané, à la recherche constante de nouveauté. Un message ne capte pas notre attention? Pas grave, on passe immédiatement au suivant. L’hyperconnexion dont nous sommes l’objet, rendue possible par l’internet, les smartphones, les réseaux sociaux, génère des interactions en nombre exponentiel. Au détriment d’une continuité de l’attention.
Pour de nombreuses personnes, la relation à la technologie se joue désormais sur un mode manichéen: soit on déconnecte complètement, avec la peur au ventre de passer à côté de quelque chose, ce que les Anglo-Saxons nomment fear of missing out; soit, à l’inverse, on est trop connecté et donc distrait en permanence.

Ce constat inquiétant a fait dire à Satya Nadella, directeur général de Microsoft, que «la vraie denrée rare dans un futur proche sera l’attention humaine». Une citation emblématique non seulement de l’enjeu industriel se cachant derrière cette notion, mais qui témoigne aussi de la chute libre de notre faculté à se concentrer. La multinationale américaine a d’ailleurs réalisé, en 2015, un sondage sur la consommation des médias au Canada. La durée moyenne de notre attention serait tombée à huit secondes, alors que celle-ci était estimée à douze secondes en 2000. Si l’on se fie à ces résultats, notre capacité attentionnelle serait désormais plus courte que celle d’un poisson rouge. Concrètement, cela signifie que vous auriez perdu le fil de cet article il y a plus de quarante secondes déjà...

Depuis quelques années, l’attention est également devenue un objet d’étude important pour la science. Grâce à de nouveaux outils comme l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) permettant de visualiser l’activité cérébrale, les chercheurs, réunis au sein de laboratoires interdisciplinaires, essaient de percer les mystères de cette faculté neurobiologique, ses défaillances comme ses prouesses. Une émulation récente qui fait parfois oublier que la tradition bouddhiste avait compris, dès ses origines il y a 2500 ans, l’importance fondamentale de cette question dans l’existence humaine.

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A la fois maître et esclave

Mais qu’est-ce au juste que l’attention? Si tout le monde sait intuitivement ce que cela veut dire, il n’y a cependant pas de consensus sur un plan scientifique quant à sa définition exacte. «Nous naissons avec notre attention mais personne ne nous a jamais donné de manuel qui nous explique comment elle fonctionne ni comment elle se comporte, explique Jean-Philippe Lachaux, directeur du Centre de recherche en neuro­sciences de Lyon, dans l’équipe Dynamique cérébrale et cognition.

Un aspect semble néanmoins entendu: l’attention a ses limites intrinsèques et c’est pour cela qu’il est si difficile de se concentrer. Naturellement, notre attention va être attirée par ce qui est nouveau, sonore, brillant, ce que les autres regardent... Cette tendance à la distraction est même ancrée dans le cerveau, entre les lobes temporal et pariétal. C’est là que les scientifiques ont identifié un système de veille avec lequel nous devrons composer toute notre vie, qu’on le veuille ou non. Ce système, dit aussi pré-attentif, analyse le monde nous entourant avant même que nous y portions attention, afin de capter ce qui pourrait être porteur d’informations possiblement importantes.

Nous sommes donc à la fois maîtres et esclaves de notre attention. Il est normal qu’elle se laisse capturer quelques dixièmes de seconde par des distracteurs, mais cela dépend ensuite de nous qu’elle ne reste pas vissée à une cible qui n’aurait pas été délibérément choisie. Et c’est là que le bât blesse. Car, on l’a compris, l’abondance de stimulations visuelles et sonores ainsi que la multiplication des médias et l’accélération générale du rythme de vie dans nos sociétés actuelles rendent particulièrement difficile une concentration stable.

''Les nouveaux outils informatiques sont certes très utiles, mais ils sollicitent aussi beaucoup trop nos capacités attentionnelles, appuie Michel Bader, psychiatre spécialiste des troubles de l’attention à Lausanne. En parallèle, le fait d’être confronté à autant de données génère de l’angoisse et transforme aussi notre façon de traiter l’information. On ne sait plus ce qui est important, et on accorde trop d’attention à des informations peu pertinentes, ce qui entrave le sens critique et l’approfondissement de sujets complexes.''

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Enfants en première ligne

Cet effritement des capacités d’attention se retrouve aussi malheureusement chez les plus jeunes. «De nombreux professeurs ont l’impression qu’ils doivent faire des séquences plus courtes, qu’ils «perdent» plus rapidement les élèves», confirme Jean-Philippe Lachaux, qui a publié un livre destiné aux enfants en novembre 2016, Les petites bulles de l’attention, se concentrer dans un monde de distractions (Odile Jacob), à la suite de la demande de parents et d’enseignants.

La raison? Pour Michel Desmurget, directeur de recherche à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), au Centre de neuro­sciences cognitives de Lyon, «il existe un lien fort de causalité entre l’augmentation de temps d’exposition aux écrans et les troubles de l’attention ainsi que la baisse des résultats scolaires chez les enfants et les adolescents. Et cette influence négative s’observe dès trente minutes par jour.»

Plusieurs études sont en effet venues mesurer l’impact de la consommation d’écrans sur le développement des fonctions attentionnelles. Un travail, publié dans la revue Pediatrics en 2007 et réalisé durant cinq ans sur plus de 500 enfants de 3 ans et moins, a par exemple montré qu’une heure quotidienne d’exposition à des dessins animés majorait de près de 75% la probabilité de voir surgir un trouble de l’attention dans les cinq ans. De même, une recherche menée en Nouvelle-Zélande sur plus de 1000 écoliers âgés de 5 à 11 ans a conclu que chaque heure passée devant un écran augmenterait d’environ 50% la probabilité de troubles de l’attention à l’âge de 13 ans.

D’un point de vue physiologique, ce lien délétère prend appui sur le fait que notre système attentionnel fonctionne sur deux modes différents: l’un endogène, l’autre exogène. L’attention exogène, dite aussi attention exécutive, est celle que l’on accorde à un stimulus extérieur sans y penser, de manière réflexe et en dehors de tout effort conscient. Alors que l’attention endogène, dite aussi attention sélective, est un processus cognitif par lequel le cerveau filtre les informations qu’il perçoit en prêtant une attention particulière à un élément pertinent de l’environnement, ou en écartant certains stimuli.

«Les jeux vidéo ou les formats audiovisuels rapides ont pour conséquence d’hypertrophier le système exogène au détriment de l’attention endogène, celle-là même qui est requise pour les apprentissages scolaires, s’inquiète Michel Desmurget. En étant soumis à un flux continu de stimuli visuels accrocheurs, le cerveau prend l’habitude de compter sur les sollicitations externes pour maintenir son intérêt et relancer sa vigilance. Il devient ainsi incapable de maintenir son attention par lui-même.»

Addicts à la nouveauté

Devant un jeu vidéo ou la télé, un enfant paraîtra souvent extrêmement concentré, voire hyperfocalisé. Et pour cause: ces activités possèdent tous les attributs en mesure de stimuler ce que les scientifiques appellent le circuit de la récompense. «Ce dernier a pour but de favoriser tous les comportements qui créent du plaisir et de l’excitation, détaille Jean-Philippe Lachaux. Il est très stimulé par tout ce qui est nouveau et, à l’inverse, il le sera beaucoup moins dès que quelque chose devient un peu insipide, ou commence à se répéter.»

On imagine dès lors aisément comment ce phénomène peut avoir un impact sur la scolarité: «Malgré tous ses efforts, un professeur aura beaucoup de peine à concevoir un cours capable de rivaliser avec un contenu savamment imaginé par toute une équipe de designers et d’informaticiens pour capter notre attention le plus longtemps possible, ajoute Jean-Phillipe Lachaux. En comparaison, la leçon sera forcément plus monotone et perçue comme une punition par le circuit de récompense.»

Mais alors, comment réagir adéquatement face à des enfants qui seraient littéralement addicts à leurs écrans? «On ne peut pas rejeter en bloc la télé ou toute autre offre de stimulation, car cela fait partie du monde dans lequel nous vivons. Mais il est primordial de sensibiliser les plus jeunes aux mécanismes dans leur cerveau pouvant les conduire à ces comportements, conseille Jean-Philippe Lachaux. Il est aussi important de leur enseigner à être à l’aise dans toutes les situations, y compris dans un environnement plus neutre, moins stimulant, afin qu’ils ne se retrouvent pas en situation de quasi-handicap dans ce genre de contexte.»

Le circuit de la récompense est aussi celui qui s’active lorsque, occupés à une tâche, nous recevons de petites impulsions livrées par de nouveaux e-mails, les notifications sur notre téléphone ou des like sur notre page Facebook... Ces sollicitations ont pour conséquence de délivrer de la dopamine à notre cerveau. Nous nous sentons alors comme récompensés de nous être déconcentrés et allons chercher encore plus de stimuli extérieurs. «Et le problème, c’est que cette surstimulation devient addictive très rapidement, le cerveau a ensuite toujours besoin de son petit shoot de dopamine, car il déteste par-dessus tout s’ennuyer», met en garde Michel Desmurget.

Pour contrer cette tendance à la dispersion, Jean-Philippe Lachaux propose par exemple de «buller», à savoir de se ménager des petits moments pendant lesquels on met de côté tous ses objectifs, sauf un (lire encadré ci-contre). «En se focalisant sur un objectif simple et unique, le cortex préfrontal, centre de l’attention sélective, bénéficie d’une activité neuronale forte et soutenue, qui se maintient d’autant plus facilement que la bulle est courte.

Et cette activité est encore renforcée sous l’influence des neurones dopaminergiques du circuit de récompense, très actifs en prévision de la satisfaction rapide et quasi certaine d’une mission accomplie.» Programmer des bulles à durée limitée permet aussi de rassurer le réseau de veille – le même qui analyse en continu le monde nous entourant – quant au fait qu’il ne court aucun risque à ne se focaliser que sur une tâche.

Et si cela ne devait toujours pas suffire, il existe des applications, telles que Freedom ou SelfControl, pour empêcher, quoi que l’on fasse (y compris éteindre le téléphone ou l’ordinateur), d’avoir accès à l’internet durant un temps choisi.

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"Multitasking": un enfer pour le cerveau

Dans nos sociétés ancrées sur des valeurs telles que la rapidité et la performance, un autre phénomène vient également perturber nos facultés d’attention: le multitasking, à savoir le fait de réaliser plusieurs tâches simultanément.

Cette pratique ne touche pas que les adultes en entreprise, soucieux de paraître les plus efficaces possible. Une étude conduite en 2015 a révélé que 50% des adolescents utiliseraient parfois, voire souvent, les médias sociaux pendant qu’ils font leurs devoirs. Sans compter tous ceux qui n’envisagent même plus de faire leurs exercices de maths ou de français sans avoir au minimum la télévision allumée...

Pour Michel Desmurget, il ne fait aucun doute qu’il s’agit là de la pire façon de travailler. «Les conséquences du multitasking sont beaucoup plus lourdes sur un cerveau en développement. Les enfants qui y sont soumis deviennent hypersensibles à tout ce qui se passe autour d’eux et sont donc très enclins à la distraction. A long terme, ils ont plus de probabilités de développer des troubles de l’attention.»

Et ce n’est pas beaucoup mieux chez les adultes: plusieurs études réalisées sur cette question ont démontré que le multitasking augmentait le niveau de stress tout en aboutissant à de moins bons résultats. La raison en est simple: à moins de faire des actions très automatisées, notre cerveau est incapable de réaliser deux tâches conceptuelles de manière simultanée. En clair, il n’est pas câblé pour faire plusieurs choses à la fois (voir infographie en page 9). Si l’on s’obstine malgré tout, le cerveau va se mettre à jongler entre les tâches à réaliser, conduisant in fine à des erreurs et à une perte de temps.

"Pour résister à la tentation du multi­tasking, il est important de prendre conscience que le cerveau a ses limites, préconise Jean-Philippe Lachaux. Il est alors plus facile d’accepter une manière de fonctionner différente, à savoir de ne faire qu’une seule tâche à la fois de façon séquentielle."

Des stratégies peuvent également être mises en place: «Si l’on se sent trop dispersé, il est important de prendre le temps de s’arrêter un moment afin de dresser une liste de priorités, propose Mélanie Bieler-Aeschlimann, neuropsychologue chargée de recherche au Service de neuropsychologie et de neuroréhabilitation du CHUV, à Lausanne. Il est aussi fondamental de s’accorder du temps pour le repos si l’on sent que nos capacités d’attention sont réduites, mais aussi d’explorer quel est, selon nous, le meilleur moment de la journée pour exécuter une tâche dont l’on sait qu’elle nous demandera de la concentration. Quelqu’un du matin ou du soir aura plutôt intérêt à exécuter des tâches qui demandent de l’attention sélective au moment de la journée où il est le plus alerte.»

Et lorsque l’on travaille en open space, où les sources d’interruption peuvent être nombreuses? «Je conseille de définir un moment, dans son planning, où l’on peut aller dans une salle de travail ou de conférences isolée, afin d’avoir au moins un moment, dans la journée ou dans la semaine, où l’on peut vraiment être efficace», recommande Michel Bader, qui est également psychiatre dans le Service universitaire de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent au CHUV.

Cet aspect est d’autant plus important que des recherches, menées par Gloria Mark, une professeure associée à la Donald Bren School of Information and Computer Sciences de l’Université de Californie, ont indiqué que vingt-trois minutes seraient nécessaires pour retourner à sa tâche après avoir été interrompu. On essaierait ensuite de compenser le temps perdu en travaillant plus vite, mais en générant de facto du stress, de moins bonnes performances et un sentiment de frustration. Face à une telle situation, il est aisé d’incriminer les e-mails, les SMS ou même nos collègues, mais l’équipe de Gloria Mark a aussi estimé que l’on s’auto-interrompait toutes les trois minutes trente, tout simplement pour passer à une nouvelle tâche sans avoir fini la première.

Pathologies de l’attention

La surstimulation et le multitasking ne sont toutefois pas les seuls vecteurs de problèmes attentionnels. Un manque de sommeil, généré par des nuits trop courtes mais aussi par des troubles comme l’apnée du sommeil, entraîne presque mécaniquement un déficit du fonctionnement cognitif durant la journée. Il est ainsi plus difficile de rester concentré lorsque l’on est fatigué.
Par ailleurs, l’attention est une fonction cognitive pouvant décliner avec l’âge. «Chez certains patients âgés de 65 ans et plus, on constate une difficulté à rester longtemps concentré sur quelque chose, ils ont plus de difficultés sur l’attention divisée», relève Mélanie Bieler-Aeschlimann. L’attention divisée est la capacité à traiter simultanément deux ou plusieurs catégories d’informations pertinentes. Elle est notamment particulièrement utilisée dans la lecture pour simultanément déchiffrer et comprendre le texte que l’on a sous les yeux, mais elle est aussi sollicitée dans les interactions sociales, en nous permettant de parler tout en observant la réaction que cela provoque chez notre interlocuteur et d’adapter le message en conséquence.

Et puis il y a bien sûr les troubles de l’attention (TDA), parfois combinés à de l’hyperactivité et de l’impulsivité (TDAH). Environ 5% des enfants souffriraient de cette pathologie s’exprimant par des fluctuations de concentration, des tendances à décrocher et à rêvasser, des oublis, des difficultés d’organisation et de planification. Certains adultes découvrent qu’ils ont cette maladie, notamment lorsqu’ils sont confrontés à des surcharges et à des difficultés d’adaptation professionnelles. Dans ce cas, une médication peut aider, tout comme la mise en place de stratégies visant à prioriser les tâches et à éviter les stimulations rapides et faciles, omniprésentes dans notre environnement. Il faut toutefois rester très prudent et ne pas crier trop vite à l’épidémie. «Après avoir longtemps ignoré cette maladie, il y a une prise de conscience de la part du corps médical, avec désormais le risque de poser des diagnostics erronés, relève Michel Bader. Mais toute personne présentant des difficultés d’attention n’est pas forcément touchée par ce trouble, car ces symptômes peuvent être liés à d’autres problèmes.»

Quelles que soient les raisons qui la font vaciller, l'attention est aujourd’hui une faculté à reconquérir. Et ce processus commence par une meilleure connaissance des mécanismes qui la sous-tendent, en cernant les raisons biologiques pour lesquelles elle nous échappe. Car c’est en l’apprivoisant et non en la contraignant que l’on parviendra à mieux ignorer les distractions et à rester concentré.

Les pistes pour mieux se concentrer

Plusieurs stratégies peuvent aider à renforcer ses capacités attentionnelles, en voici quelques-unes:

  • Soyez conscient d’évoluer dans un environnement rempli de "voleurs" d’attention auxquels le cerveau répond de manière automatique. Ces automatismes peuvent être freinés mais demandent une certaine vigilance.
  • Evitez de faire plusieurs choses en même temps. A moins que l’une des deux activités soit totalement automatisée et qu’elle puisse être menée sans que l’on y fasse attention, le cerveau est incapable de mener deux tâches de front sans que résulte une baisse de la performance et des apprentissages moins bons.
  • Il peut être utile de dresser des listes, afin de prioriser les tâches à accomplir.
  • A chaque fois que vous sentez que votre esprit se disperse et qu’il devient difficile de vous concentrer, pensez à faire une pause, ne serait-ce que trente secondes, le temps de centrer votre attention sur quelques mouvements respiratoires.
  • Observez les périodes de la journée où vous vous sentez généralement le plus alerte, afin d’entreprendre à ce moment-là les tâches les plus complexes.
  • Dans les activités requérant une attention soutenue, il vaut mieux choisir délibérément les interruptions, comme se lever pour aller boire un café, que de les subir. L’idéal étant de déterminer, dans la journée, un temps donné sans consulter ses e-mails ou son téléphone.
  • Chaque projet complexe peut se décomposer en tâches plus simples successives. De même, on peut apprendre à créer des moments, des sortes de bulles, où l’on met entre parenthèses tous ses objectifs sauf un. Chaque bulle a un objectif simple et une durée limitée.
  • Entraîner son cerveau à être plus attentif peut se faire en pratiquant des techniques de méditation. Des études sont venues démontrer que, au niveau cérébral, la méditation suscitait une augmentation de l’activité des zones dévolues à l’attention, comme le cortex préfrontal.

Source: l'Hebdo

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