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C’est la fin des vacances, et quelques-uns d’entre nous rêveraient de les prolonger indéfiniment. Ne plus devoir travailler chaque jour ouvrable, mais faire travailler son argent, afin qu’il paie une rente confortable. Et bien qu’un emploi puisse aussi rendre heureux, il est somme toute plutô agréable d’imaginer les options qui nous autoriseraient à nous arrêter, à disposer de temps libre, à ne rien faire à plein-temps, tout en recevant de l’argent à la fin du mois. Alors, rêvons un peu…

Tout d’abord, supposons qu’on veuille remplacer un revenu de cadre supérieur, disons de 200'000 francs par an avant impôts, par une rente de montant équivalent. La question, c’est quelle fortune faut-il avoir pour s’ouvrir les portes de la dolcevita et du farniente éternels? Cette enquête est régulièrement réalisée et publiées par Bilan, en s'appuyant sur les calculs de spécialistes de la banque privée Notenstein. Il s’agit de planifier l’investissement de manière à pouvoir vivre uniquement du revenu, sans toucher au capital. Le capital intact étant le gage de rentes renouvelées sur la durée. Pour faire fructifier le patrimoine, nous avons privilégié différentes options de placement en bourse. "Le montant de capital nécessaire dépendra de la performance espérée par classe d’actifs, et des fluctuations des marchés financiers", explique Patrick Revey, responsable de la clientèle institutionnelle pour la Suisse chez Notenstein. A présent, il s’agit de savoir ce que peuvent nous rapporter, sur un horizon de dix ans, les différentes classes d’actifs. Les performances espérées seront présentées en valeur nominale, à savoir non ajustées de l’inflation. Pour obtenir les rendements réels, on pourra retrancher 1% à la performance, soit un taux d’inflation estimé comme raisonnable par Notenstein pour les dix ans à venir. La banque a effectué les estimations de rendement pour trois types de portefeuilles: conservateur, diversifié et dynamique.

Actions/obligations: placer 4.4 millions

A première vue, les actions peuvent sembler très attrayantes pour nous générer notre rente avec le moins de capital possible. On observe que les actions suisses ont un potentiel – selon les hypothèses de Notenstein – de 6,8% de performance annuelle d’ici à 2022. Quant aux actions internationales, elles devraient rapporter 8,7%. Il suffirait donc d’un capital de 2,3 millions de francs investi dans un indice boursier mondial pour espérer 200 000 francs par année. Un rêve relativement accessible? Pas tout à fait: placé ainsi en totalité, le capital courrait un risque trop élevé de perte et sa volatilité, au cours des dix ans, serait intolérable pour la majorité d’entre nous. Pour 2,8 millions, on peut mélanger actions suisses et internationales, ce qui correspond à une stratégie "dynamique". Avec cette somme, on peut espérer 200 000 francs en théorie sur les places boursières domestiques et mondiales… mais comme dans le cas précédent, on risque de dépasser cette somme une année, et d’empocher beaucoup moins l’année suivante. L’estimation de Notenstein, bien qu’on ait des chances raisonnables de s’en approcher sur la période totale de dix ans, peut réserver de fortes fluctuations dans l’intervalle. Ajoutons que le rendement espéré ne se réalisera qu’en dehors de scénarios chocs tels qu’un krach boursier majeur.

Renonçons alors aux performances maximales, et mélangeons, de façon plus réaliste, des actions et des obligations. Si vous optez pour une stratégie diversifiée (moitié actions et matières premières, moitié taux fixes), vous pouvez en espérer 4.6% de rendement. Il vous faut donc un capital de 4.4 millions pour toucher 200'000 francs annuels. Le risque est ainsi réparti entre trois classes d’actifs, les matières premières étant relativement décorrélées des deux autres. Cela dit, elles ajoutent une part non négligeable de volatilité. Les fluctuations de la valeur de la fortune apparaissent généralement plus marquées lorsque la part en actions et matières premières augmente. Avantage de la diversification: si cette part réserve des fluctuations plus importantes que prévu, on peut en théorie compter sur l’effet stabilisateur des obligations. L’espérance de gain de 4.6% est identique aux performances que rapportait un tel portefeuille entre 1999 et 2005. Est-elle trop optimiste les années à venir? On ne le saura qu’a posteriori…

Mixte liquidités/obligations/actions: placer 6.1 millions

En attendant, si vous n’êtes pas adepte d’incertitude, vous réduirez encore la volatilité en plaçant le capital de manière conservatrice (avec 60% de liquidités et d’obligations suisses souveraines et d’entreprises, et 40% d’actions). Ce lissage des rendements a un coût: il vous faudra disposer de 6.1 millions de francs pour pouvoir arrêter de travailler sans trop vous inquiéter. Vous toucherez alors un revenu qui reposera sur une part potentiellement moins volatile de 60%. A noter cependant que les obligations d’entreprises, quand bien même elles sont helvétiques, ne sont pas dépourvues du risque de faillite, contrairement aux emprunts pouvant être considérés comme sûrs de la Confédération. Mais la performance espérée de 1% 1/2 des obligations libellées en francs suisses reste faible, compte tenu d’une inflation elle aussi très faible à l’heure actuelle. Si l’on considère leur performance espérée pour ces dix prochaines années, les obligations suisses n’ont qu’un maigre potentiel: elles rapporteraient moins de la moitié de ce qu’elles ont rapporté durant la dernière décennie. En effet, le rendement annuel moyen des emprunts helvétiques entre fin 2001 et fin 2011 a été de 3.8%, selon l’indice SBI AAA-BBB (obligations de qualité émises en francs suisses). Même les investisseurs qui détiennent les titres antérieurs émis avec des coupons plus élevés devront, ces prochaines années, réinvestir leurs obligations arrivées à échéance, et le feront probablement à un rendement toujours moindre. A côté de cette part obligataire à faible risque/rendement, la stratégie conservatrice expose tout de même votre capital à hauteur de 40% aux actions, source de volatilité à court terme.

100% obligataire: sûr... si vous avez 40 millions

Pour une sécurité maximale, il peut être tentant d’investir le capital entièrement en obligations de la Confédération, qui sont parmi les rares emprunts d’État dans le monde à être encore notés AAA. Mais la performance attendue est encore plus faible que pour les obligations d’entreprises: elle n’est que de 0,5% pour les prochains dix ans. Imaginons donc que l’on souhaite gagner 200 000 francs par an avec un portefeuille uniquement composé de titres souverains helvétiques. Le placement sera totalement sûr, certes, et les mensualités régulières. Mais son rendement infime signifie qu’il faut un capital très élevé pour arriver au revenu souhaité: en l’occurrence, 40 millions de francs (voir tableau 2 ci-dessus). A cette aune, à moins d’avoir gagné à l’EuroMillions, le prix d’un bonheur totalement sans risque s’avère hors de portée. Même l’athlète jamaïcain Usain Bolt ne pourrait se l’offrir avec ses 20 millions de francs amassés en une année! Si le capital nécessaire est aussi élevé aujourd’hui, c’est parce que le niveau des taux d’intérêt est historiquement bas. Les taux courts des banques centrales suisse, européenne et américaine sont même négatifs, une fois déduite l’inflation. A titre de comparaison, il fallait un quart de cette somme en 2009, ou 10 millions, pour générer 200 000 francs avec des obligations de la Confédération. Le tout obligataire présente un autre désavantage, fiscal celui-là, met en garde Julien Godat, responsable de la clientèle institutionnelle pour la Suisse romande chez Notenstein. En effet, rappelons que les coupons des obligations sont imposés à titre de revenu, contrairement aux gains en capital générés par les actions, qui sont exonérés en Suisse. Fiscalement, la prise de risque est donc plus intéressante qu’un investissement en obligations à 100%. On estime généralement que l’impact fiscal est de 40% sur le revenu. Or ce pourcentage dépend du domicile ainsi que de la stratégie d’investissement. En effet, si cet impact de 40% s’applique pour un portefeuille conservateur d’un Genevois, il est de l’ordre de seulement 10% pour un portefeuille dynamique d’un résident zougois. Globalement, tout miser sur l’obligataire ne serait donc pas opportun. Clairement, les taux fixes apportent de la sécurité, mais le très faible revenu qu’ils promettent oblige l’investisseur en quête d’un revenu décent à s’en détourner pour aller rechercher plus de risques. Mieux vaut privilégier le portefeuille de type conservateur, qui inclut aussi des obligations d’entreprises ainsi que des actions suisses. Mais si l’on veut allier rendement intéressant et sécurité maximale, il faudra couvrir la part de risque du portefeuille conservateur liée aux actions (40%). Il faudra donc mettre davantage de capital. D’autant plus que si l’on rêve d’une rente qui tombe chaque année de façon régulière, aucune des trois stratégies (dynamique, diversifiée, conservatrice) ne permet de la garantir. Les années 2007 et 2008, encore dans les mémoires, n’ont-elles pas déjoué toutes les prédictions? "Il est utopique de penser que les estimations de performances se réaliseront exactement comme prévu, et que les rendements seront répartis de manière régulière chaque année", souligne Julien Godat.

Et quand, dans le cas d’une stratégie dynamique, le prix du bonheur semble faible au départ, le risque n’en est que plus grand pour l’intégrité du capital. Si la performance attendue a été surestimée, le capital devra être entamé afin de compenser le manque à gagner. Pour couvrir ce risque, la banque Notenstein conseille de prévoir un coussin de sécurité, à savoir une marge de capital supplémentaire de 40% pour chacune des trois stratégies afin de pallier à une moins-value de 30% des performances espérées. Cela aboutirait à des sommes de départ allant non plus de 3 à 6 millions de francs, mais de
4 à 9 millions.

Le capital peut devoir être entamé

"Même si, sur dix ans, le portefeuille réalise la performance prévue, il est possible de devoir entamer le capital de départ afin d’assurer les 200 000 requis", explique Julien Godat. Trois scénarios sont envisagés: performances annuelles constantes; hausse suivie d’une baisse; baisse suivie d’une hausse.

Si le coussin de 40% permet de couvrir le risque de ne pas atteindre le revenu espéré en cours de période, il faut une marge encore plus importante pour couvrir le risque de démarrer par une baisse et donc de ne pas atteindre le revenu espéré sur la totalité de la période. Pour cette marge supplémentaire, prix d’une sécurité idéale, qui couvre aussi le risque de diminution du capital après dix ans, il faudra prévoir 50% de capital supplémentaire pour un portefeuille conservateur, soit 9.6 millions au lieu de 6.1 millions, et jusqu’à un doublement du capital pour un portefeuille dynamique, soit 5.7 millions au lieu de 2.8 millions.

Prévoir jusqu’au double de capital

Avec cela, la vie de rentier aisé semble déjà moins atteignable… Malgré tout, l’option du portefeuille conservateur entièrement assuré pour un total de 9.6 millions vaut le détour. En effet, elle permet à l’investisseur de "partir en vacances à vie" avec 4 fois moins de capital que les 40 millions que requiert un placement 100% en obligations de la Confédération. Si l’on fait le bilan sur la décennie, qui s’étend sur deux crises financières majeures, les placements boursiers affichent un rendement bien maigre. Les trois stratégies ne sont que très faiblement positives depuis quelques années déjà.

Une décennie "perdue"

Les dix dernières années ont été particulièrement difficiles pour les actifs "risqués" tels que les actions. A posteriori, générer 200'000 francs par an sur la période en investissant de façon diversifiée dans les marchés aurait nécessité un capital d’au moins 16 millions de francs et une bonne dose de tolérance à l’extrême volatilité de la période de crise. Le rendement historique d’un portefeuille actions (suisses et internationales) était encore inférieur entre 2000 et 2010: il n’a atteint que 0,7%, et il aurait fallu 28 millions de capital pour vivre d’une rente de 200'000 francs.

"Investir la totalité du capital dans un immeuble locatif rapporterait aujourd’hui 4.5% de performance nette, selon nos estimations", indique Julien Godat. Il en ressort que le capital nécessaire pour générer 200'000 francs par an est de 4.5 millions. "Vu sous cet angle, c’est clairement une solution attractive étant donné qu’elle représente l’approche demandant le moins de capital afin d’accéder à la tranquillité", selon le spécialiste de Notenstein. Il n’est pas étonnant d’observer l’intérêt que suscite actuellement l’immobilier. "Encore faut-il trouver un objet disponible à un prix raisonnable, ajoute Julien Godat, et tenir compte du fait que l’immobilier ne nous met pas l’abri de mauvaises surprises…"

Source: Myret Zaki / image: budgetmag