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Pour réussir, il faut avoir un grain de folie et un tableur excel dans la tête: interview de Nicolas Dufourcq

Pourquoi voit-on en France beaucoup de jeunes patrons de start-up brillants, mais pas de Bezos ou de Zuckerberg qui, d’emblée, veulent conquérir le monde?

Il y a deux choses qui pèsent lourd, la géographie et la culture. La France est à la fois un grand et un petit pays, cela structure l’horizon mental des entrepreneurs. Il y a un effet "taille du pays", donc de marché domestique restreint, et c’est d’ailleurs aussi le cas en Allemagne. C’est très difficile pour un Français ou un Allemand de concevoir qu’il va devoir très vite implanter son entreprise à Paris, Londres, Berlin, Rome et Madrid. En fait, ce qui nous manque, c’est la dimension européenne. Evidemment, cela n’a pas empêché des patrons comme Vincent Bolloré, Jean-Charles Naouri, Bernard Arnault et François Pinault de créer des groupes mondiaux dans les années 1980.

Mais en Europe, cela reste plus difficile qu’aux Etats-Unis, où le terrain de jeu est, d’entrée, un marché-continent. Aujourd’hui, vous voyez tout de même émerger des Spotify, Shazam ou encore Ayden, la plate-forme de paiement multicanal. Quant à Frédéric Mazzella, le fondateur de BlaBlaCar, il a clairement entrepris de faire de sa boîte une entreprise mondiale en s’implantant au Mexique, en Inde et en Russie. Et Criteo, le champion du ciblage publicitaire sur Internet est déjà une entreprise mondiale.

Ce que vous nous dites, c’est que c’est en train de changer?

Absolument. La nouvelle génération d’entrepreneurs se dit : "Les vents contraires et les barrières européennes ne nous arrêteront pas. Nous avons un désavantage structurel vis-à-vis des Américains, mais on va le dépasser, par plus d’énergie, plus d’intelligence et une meilleure compréhension du marché européen." Ce sont des gens qui pensent : "Même pas peur !"

Mais peut-on encore voir un Google français ou européen bousculer le secteur puis s’imposer?

Je ne crois pas. Car Les Gafa ont pris des parts de marché prédatrices. Il n’y aura pas de Google européen, de Facebook européen ni de LinkedIn européen. Les places sont déjà prises, notamment parce que l’Europe a été trop naïve et ne s’est pas protégée, contrairement à la Chine. Dans ces secteurs, les entreprises européennes plafonneront au trentième de la taille des géants américains, du fait de la logique de marché.

En revanche, dans de nouveaux secteurs, on peut tenter de les prendre de court. Les choses bougent : il y a trois ans, Bpifrance finançait 1.500 start-up par an ; en 2015, nous en avons financé 3.000. De toutes ces jeunes pousses vont sortir des entreprises que nous ferons croître grâce à l’écosystème du financement de l’innovation français, qui est performant. Et il y a aujourd’hui de plus en plus de jeunes entrepreneurs aguerris : ils ont connu des échecs et en ont tiré des leçons pour mieux avancer.

Justement, on voit qu’un nombre important des 55 plus grands patrons de l'histoire a connu des échecs retentissants avant de rebondir. C’est encore possible, aujourd’hui, en France ?

Oui. Je crois franchement qu’il n’y a plus de culture de sanction de l’échec. Au contraire, les gens sont impressionnés par le courage des entrepreneurs qui se relancent et sont capables de convaincre de nouveau des financiers de les suivre.

Beaucoup ont interrompu très tôt leurs études pour lancer leur entreprise…

Cela n'a rien d'étonnant. Ce qui fait un patron de dimension mondiale, un grand conquérant, c’est d’abord sa personnalité et sa capacité à compter. Il faut une énergie indomptable et avoir dans la tête à la fois un grain de folie et un tableur Excel, la capacité de projeter des business plans de façon quasi intuitive.

Quels sont les atouts qu’il faut absolument posséder pour s’imposer ?

Il faut de la ténacité, n’abandonner jamais. De l’énergie. Et aussi la capacité à vendre du plaisir aux gens. Si vous voulez déclencher du désir pour votre produit, il faut mettre du plaisir. Tous les grands patrons l’ont fait : d’André Citroën lorsqu’il lance ses voitures à Jeff Bezos quand il met au point Amazon.

Plus de la moitié de ces patrons sont américains. D’où viendront les super-P-DG dans dix ans ?

A l’évidence, il y aura davantage de patrons d’autres continents, notamment d’Afrique. Le banquier nigérian Tony Elumelu, président de la United Bank for Africa, l’une des plus importantes d’Afrique, et son compatriote Aliko Dangote, un patron charismatique qui a bâti le plus grand empire industriel du pays, feraient d’excellents candidats. Tout comme le Kényan Chris Kirubi.

Citez-moi deux licornes qui pourraient un jour intégrer la liste de ces patrons ?

Je dirai BlaBlaCar, qui va devenir une très grande plate-forme. Dans la biotech, il y a DBV, spécialiste des anti-allergènes, qui est l’une des plus prometteuses. Mais je crois qu’il ne faut pas se désintéresser des milliers d’autres qui vont rester plus petites. Les grands groupes français achètent trop peu de start-up. Ils devraient le faire bien plus. Ils ne se rendent pas compte que les géants américains en achètent chacun une centaine par an. C’est la nouvelle mécanique de l’innovation ouverte du capitalisme. Il ne faut pas passer à côté.

Nicolas Dufourcq est directeur général de Bpifrance, et récemment nommé au conseil d'administration d'Orange, il est bien placé pour nous parlr des leaders de demain.

Source: capital

Apple contre le FBI?

Source: Libération

Vendredi, le gouvernement a déposé une motion auprès du tribunal du district central de Californie. Objectif, contraindre Apple à se soumettre à la demande qui lui a été faite, la semaine dernière, par ce même tribunal : à savoir aider le FBI à accéder au contenu d’un smartphone ayant appartenu à l’un des deux auteurs de la tuerie de San Bernardino, qui avait fait 14 morts en décembre. Le PDG, Tim Cook, en appelle désormais à la création d’une commission d’experts.

De quoi parle-t-on ?

Rappel des faits : mardi dernier, le géant de l’informatique annonçait publiquement son intention de contester une décision de la cour californienne. La mise en demeure de la juge Sheri Pym le contraindrait à développer un logiciel pour aider le FBI à accéder au contenu, chiffré, du téléphone professionnel, un iPhone 5C, de Syed Farook, l’un des deux auteurs de la tuerie de San Bernardino. L’affaire est hautement sensible : la femme de Farook, Tashfeen Malik, avait en effet fait allégeance sur Facebook au chef de l’Etat islamique, Abou Bakr al-Baghdadi, quelques minutes avant le début du massacre.

Comme l’a rappelé Cook dans sa lettre ouverte, Apple a transmis aux enquêteurs les éléments en sa possession, notamment les sauvegardes de données faites par Farook dans son service de «cloud». La dernière remonte au 19 octobre, un mois et demi avant la tuerie. Mais pour le PDG, la nouvelle demande du tribunal va trop loin : exiger de l’entreprise qu’elle développe un outil pour contourner la sécurité de ses produits – en l’occurrence, une version «customisée» d’iOS qui permettrait au FBI de tester un très grand nombre de mots de passe, sans que les données ne soient effacées au bout de dix essais infructueux – reviendrait à créer une «porte dérobée», un accès secret à l’appareil. Avec le risque, juge-t-il, que par la suite «la technologie [soit] utilisée constamment». De fait, le smartphone de Syed Farook est loin d’être le seul dont le FBI souhaite connaître le contenu.

Où en est le conflit ?

Du côté des autorités américaines, on dément toute idée de «porte dérobée». Et le département de la Justice n’a pas tardé à répliquer, via une motion déposée vendredi auprès du tribunal. On peut y lire que «l’ordre [de la cour] est adapté et limité à ce téléphone en particulier», et que «le logiciel [demandé à Apple] n’a pas à être conservé par le gouvernement» – l’entreprise pourrait «le détruire» après usage et «refuser de le propager en dehors d’Apple». Autre argument avancé : le refus de la marque à la pomme «semble reposer sur ses préoccupations en matière de modèle commercial et de stratégie marketing». Il est vrai que, depuis le scandale de l’espionnage massif pratiqué par la NSA révélé par Edward Snowden, Apple met particulièrement en avant le renforcement de la protection des données de ses utilisateurs.

Dans la foulée, Tim Cook s’est fendu d’un message adressé à ses salariés. «Nous n’avons aucune tolérance ni sympathie pour les terroristes, écrit-il. Mais ce qui est en jeu, c’est la sécurité des données de centaines de millions de personnes respectueuses des lois, et la création d’un dangereux précédent qui menace les libertés civiles de chacun.» Apple a publié sur son site une «foire aux questions» dédiée à l’affaire. Qui, de nouveau, pointe un double risque : celui qu’un tel outil ne «tombe entre de mauvaises mains», et le «précédent légal» qui serait ainsi établi. L’entreprise demande le retrait de la mise en demeure, mais aussi la création d’une commission d’«experts du renseignement, de la technologie et des libertés civiles» pour évaluer les enjeux posés par les outils de sécurisation des communications et des données.

Qui soutient Apple (ou pas) ?

Dans ce bras de fer avec les autorités américaines, Apple s’est assuré, notamment, le soutien de l’Electronic Frontier Foundation (EFF), l’association américaine de défense des libertés sur Internet, et celui de l’American Civil Liberties Union (Aclu). Les deux organisations dénoncent les conséquences que pourrait avoir une jurisprudence qui contraindrait un fabricant de matériel informatique à contourner la sécurité de ses propres produits. C’est également le point de vue de plusieurs experts en sécurité informatique, dont le cryptographe Bruce Schneier, ou Chris Soghoian, analyste pour l’Aclu, qui juge que, si l’enjeu se limitait au smartphone de Syed Farook, le FBI aurait pu demander l’assistance technique de la NSA pour décrypter les données.

Du côté des entreprises, le PDG de Google, Sundar Pichai, voit lui aussi dans cette affaire un «précédent troublant». Le soutien est plus ferme encore chez Jan Koum, le créateur de l’application de messagerie instantanée WhatsApp : «Aujourd’hui, c’est notre liberté qui est en jeu», écrivait-il sur Facebook mercredi dernier. Lors du Mobile World Congress de Barcelone, le patron de Facebook, Mark Zuckerberg, a exprimé sa «sympathie» envers la démarche de Cook et d’Apple. Rare voix discordante, celle de Bill Gates, le fondateur de Microsoft, dans une interview au Financial Times ce lundi. «Le gouvernement demande l’accès à des informations dans un cas spécifique, estime-t-il. Il ne demande pas quelque chose de général.»

L’opinion, elle, est divisée, selon un sondage réalisé lundi par le Pew Research Center : 51% des personnes interrogées par ce think-tank basé à Washington soutiennent les autorités américaines, quand 38% se disent favorables au point de vue d’Apple.

Apple peut-elle faire ce que le FBI lui demande ?

«Oui, il est certainement possible de créer un nouveau système d’exploitation pour affaiblir nos fonctionnalités de sécurité, comme le veut le gouvernement», écrit l’entreprise. Mais «le seul moyen de garantir qu’un outil aussi puissant ne sera pas utilisé abusivement et ne tombera pas dans de mauvaises mains, c’est de ne pas le créer». A tout le moins, il permettrait de contourner la sécurité de l’iPhone 5C. Lequel, à l’échelle d’Apple, est déjà un vieux modèle : les appareils plus récents sont censés être plus protégés encore, via l’existence d’une «enclave sécurisée» séparée du système d’exploitation de l’iPhone. Sauf que, d’après Dan Guido, le patron de l’entreprise de cybersécurité Trail of Bits, Apple peut également mettre à jour le logiciel embarqué de cette «enclave sécurisée», sans que les données contenues dans le smartphone ne soient effacées. Autrement dit, l’entreprise aurait la possibilité de contourner la sécurité de tous ses produits…

C’est certainement une des raisons pour lesquelles Tim Cook s’oppose aussi farouchement à la mise en demeure du tribunal californien. Cruelle ironie de l’histoire, dans le cas de l’enquête sur la tuerie de San Bernardino, il existait un moyen bien plus simple d’accéder aux données, comme le révèle la motion du gouvernement américain et comme le confirme Apple : activer une sauvegarde dans le «cloud», en connectant le smartphone à un réseau déjà connu. Sauf que, dans les heures qui ont suivi la tuerie, un supérieur de Farook – qui était employé par les services de santé du comté de San Bernardino – a changé à distance le mot de passe du compte iCloud correspondant à l’appareil, pour aider les forces de l’ordre. Rendant, de fait, l’opération impossible.

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