Source: Bernard Gainnier (Chairman & Territory Senior Partner at PwC France & Francophone Africa)

Qui aurait pu prédire il y a 20 ans l’arrivée du métier de Social Media Manager ou de Chief Digital Officer? Ces nouveaux emplois liés à l’essor des outils et des usages numériques résultent directement de la rapidité de transformation digitale des entreprises. L’explosion des applications mobiles, des médias sociaux, le rôle des plateformes commerciales en ligne transforment leur façon d’interagir avec leurs parties prenantes.

La 4ème révolution industrielle va considérablement accélérer la productivité des entreprises et faire évoluer de nombreux métiers, notamment au travers de la robotique, de l’intelligence artificielle et du big data. C’est d’ores et déjà une réalité qui concerne quasiment tous les secteurs d’activité. Un exemple du poids de cette transformation: l’entreprise Airbnb est évaluée 25% de plus que le groupe Hilton, avec seulement 1% des ressources humaines du géant hôtelier.

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Par le passé, les augmentations de la productivité entraînaient un décalage temporaire et rapidement comblé entre nouveaux types d’emplois et compétences requises pour y accéder. Mais la vitesse et la nouveauté de cette transformation vont très certainement déstabiliser des pans entiers du marché du travail, et ce de deux manières: d’une part, en raison de la difficulté pour de nombreux salariés à suivre le rythme toujours plus soutenu du changement, et d’autre part, à cause de la transformation de la nature même de leurs activités. Ce qui pourrait affecter le sens qu’ils donnent à leur travail et leur identité.

Un basculement capital s’opère à travers un paradigme économique inédit qui associe pour la première fois dans l’histoire les ressources humaines et l’intelligence artificielle. A cette combinaison homme-machine sans précédent s’ajoute l’évolution de notre perception de la technologie, qui vient bousculer la notion de confiance. Aujourd’hui, les outils digitaux ne sont plus seulement utiles pour l’accélération et l’amélioration de certaines tâches, comme la gestion administrative de contrats, mais ils représentent un allié de plus en plus incontournable à la prise de décision.

Jusqu’où nos métiers seront-ils impactés? Nous allons nécessairement assister à la transformation ou à la disparition de certains d’entre eux, ou à des "emplois augmentés". Comment anticiper l’évolution de notre travail et suivre le rythme?

Ces questions, de nombreux salariés se les posent, dans un contexte de chômage de masse, de mobilité professionnelle forte (subie ou voulue), mais surtout d’accélération de la transformation de nos métiers.

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Près de 40% des 10 000 personnes interrogées dans le cadre de notre étude "Workforce of the future" se déclarent inquiètes quant aux conséquences de l’automatisation sur les métiers, alors qu’elles n’étaient qu’un tiers en 2014.

Afin de mieux appréhender ces changements, repensons le travail et sortons des cadres que nous connaissons …

74% des répondants de cette même étude se déclarent prêts à apprendre de nouvelles compétences ou à les mettre à jour pour conserver leur employabilité, et près de deux tiers d’entre eux estiment que peu de personnes auront un emploi stable et de long terme dans le futur.

Avec le développement de nouvelles formes d’entreprises et de manières de travailler (coworking, télétravail, etc.), et la progression irrésistible de la technologie au cœur de nos métiers, la caractéristique essentielle du salarié et du travailleur indépendant de demain sera avant tout l’adaptabilité. Ce seront de nouvelles compétences, rapides à assimiler, qui représenteront le vrai gage de sécurité et non pas le métier.

L’enjeu est de taille. Cela implique de repenser notre culture de formation tout au long de la vie, un défi par nature complexe et de long terme, mais qui nécessite aussi de prendre en compte la "fragmentation digitale" qui subsiste à l’échelle mondiale. Aujourd’hui, une partie de la population est encore "offline".

Afin d’anticiper ce problème, le ministère fédéral allemand du travail et des affaires sociales a mené une réflexion et ouvert le dialogue dans les sphères publiques et privées pour évoquer le sujet du "Travail 4.0". Ce dispositif vise à préparer les industries à de nouveaux modes de production, mais aussi à dessiner les contours du futur cadre social et juridique nécessaire à une telle transformation. L’une des conclusions saillantes de ce rapport est la nécessité de l’acquisition de savoirs digitaux, ce qui se traduit par des investissements dans l’éducation STEM (science, technologie, ingénierie et mathématiques).

Ces compétences digitales sont effectivement incontournables pour anticiper les évolutions technologiques, mais ne seront rien sans la créativité, l’intelligence émotionnelle, l’imagination, etc. C’est en réunissant les deux types de facultés et en faisant dialoguer les disciplines les plus diverses que nous pourrons tirer le meilleur parti des outils mis à notre disposition.

En ce sens, repenser l’interface entre l’intelligence des hommes et les machines dites intelligentes permettrait de démultiplier nos capacités, d’élargir le champ des possibles et de trouver des réponses à des situations ou des problèmes complexes. Par exemple, la blockchain pourrait transformer les métiers de l’audit en donnant accès aux opérations comptables en temps réel et non plus a posteriori, et en permettant de reconstituer des chaines de transactions pour mieux cibler les fraudes. En alliant les nouvelles possibilités permises par la blockchain et l’esprit d’analyse des hommes, ces derniers gagnent en efficacité, précision, compréhension et rapidité.

De ce fait, un besoin d’anticipation en formation continue pour tirer le meilleur parti de cette nouvelle alliance est indispensable, permettant ainsi d’éviter une situation de pénurie de compétences digitales critiques et de provoquer chez d’autres le sentiment d’être dépassés. Cependant l’anticipation de ces évolutions sur nos métiers reste difficile à appréhender car elle met en jeu des dimensions qui dépassent le cadre économique. Orchestrer les aspects culturels, institutionnels de cet enjeu s’avère complexe car ils possèdent chacun leur propre rythme, en décalage avec la rapidité d’évolution des technologies.

Orienter l’action de la sphère privée et publique vers l’anticipation du futur

Force est de constater que la technologie représente un élément de réponse essentiel aux défis complexes à venir, comme le vieillissement de la population ou les questions environnementales.

Or la question du travail, de la démographie ou l’environnement, sont des enjeux qui par nature s’inscrivent dans le long terme. Dans ce cadre, il apparaît important d’analyser les effets dans le temps de l’automatisation sur les métiers et d’inscrire une réflexion prospective au cœur de l’action publique et privée. La Suède et la Corée du Sud, par exemple, ont mis en place un "ministère du futur" chargé d’intégrer cette vision de long terme dans le processus de décision politique.

La technologie a toujours entraîné un mouvement de création de nouveaux emplois, tout en en détruisant ou en en transformant d’autres. Le plus grand défi lié à la technologie reste l’humain: il s’agit de parvenir à accepter l’accélération du monde et de repenser notre rapport au temps, c’est-à-dire nous adapter au même rythme que les technologies et adopter une posture d’apprentissage permanente. Et enfin et surtout, de tout faire pour en tirer le meilleur parti, au bénéfice du plus grand nombre et non pas simplement d’une poignée "d’insiders". La digitalisation du monde doit se faire par et pour l’homme!