Source: Le Temps, 16 octobre 2010

Les statistiques ne correspondent pas à la réalité, entend-on fréquemment. Les restaurants et les magasins ne donnent nullement l’impression de la grave crise économique évoquée par les banques centrales. Comment expliquer ce contraste? La réponse pourrait être fournie par le bulletin mensuel de statistiques de la BNS, qui vient de publier le revenu national (RN) de la Suisse en 2009. Celui-ci mesure la somme des revenus (salaires et produits de l’épargne) par les résidents pendant une période donnée.

Le revenu national suisse a augmenté de 10,5% en termes réels en 2009. Il diverge donc complètement avec le PIB réel puisque ce dernier a baissé de 1,9%. Pourquoi cette différence et quelle est la meilleure mesure de notre situation?

Le poids décisif des filiales de grandes banques

Dans la plupart des pays, l’écart entre les deux indicateurs est mince. Tel n’est pas le cas Suisse en raison du poids du secteur bancaire, selon Urs Müller, directeur général de BAK Basel Economics. L’essentiel des revenus de l’épargne à l’étranger ne correspond pas aux dividendes et intérêts des résidents suisses, mais bien davantage des bénéfices des filiales des banques suisses. C’est pourquoi la baisse du revenu national a précédé celle du PIB durant la crise. Les mauvais résultats des grandes banques à l’étranger se sont traduits par une baisse du revenu national réel dès 2007 (-1,9%) et surtout en 2008 (-6,2%). Par contre l’économie non-financière a connu une assez bonne année 2008 (+1,9%) avant de tomber en récession en 2009 (-1,9%). En termes nominaux, on observe d’ailleurs une hausse du PIB de 4% en 2008 et une baisse de 4% du revenu national.

Vers une hausse de 6 à 7% en 2010

En 2010, Urs Müller s’attend à une hausse de 2,7% du PIB réel suisse et de 3% du PIB nominal. Le revenu national nominal devrait progresser encore davantage et croître d’environ 6 à 7%. La meilleure mesure de notre santé économique dépend de l’optique choisie, selon Urs Müller. Si notre attention porte d’abord sur le pouvoir d’achat des résidents, mieux vaut se concentrer sur le revenu national. La règle ne vaut que partiellement pour notre pays à cause du poids des filiales étrangères des grandes banques, parfois très positif et parfois très négatif. Mais pour 99% des Suisses, le pouvoir d’achat ne dépend en rien des filiales d’UBS ou de Credit Suisse. Si l’observateur est à la recherche d’une évaluation d’un pays à court terme, il choisira plutôt le revenu national. Mais le PIB est un meilleur indicateur de la compétitivité d’un pays à long terme, selon Urs Müller. Si une personne hérite, son revenu à court terme va augmenter, mais sa compétitivité à long terme n’en sera pas modifiée.

En France, le rapport de la "Commission Stiglitz" préfère le revenu national au PIB parce que ce dernier évalue uniquement l’activité productive sur le territoire considéré alors que le RN intègre les revenus des capitaux à l’étranger et les salaires des résidents qui travaillent à l’étranger.

Le débat rappelle l’intervention d’Ulrich Kohli, alors chef économiste de la BNS. En 2005, les agences avaient annoncé que le revenu irlandais par habitant dépassait celui des Suisses. Ulrich Kohli avait exprimé son scepticisme et souligné l’endettement de l’Irlande. L’actuel professeur à l’Université de Genève avait essuyé une pluie de critiques, en Irlande bien sûr, mais aussi en Suisse.