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La France est passée de l’euphorie à la peur du chaos

Source: Le Temps
Pour aller plus loin: l'édito de Jean-Michel Aphatie (détails en fin d'article, 30' de grands moments de radio)...

En juillet, Emmanuel Macron bénéficiait encore d’un certain état de grâce, l’économie semblait aller un peu mieux et les footballeurs français gagnaient la Coupe du monde. Sur les Champs-Elysées, on célébrait dans la joie l’unité nationale, effaçant enfin le traumatisme né des attentats de 2015 et 2016. Six mois plus tard, on se prépare au pire. Comment en est-on arrivé là?

Depuis l’été, rien ne va plus

Juste après la victoire des Bleus à la Coupe du monde, le président français subit deux chocs: il n’y a toujours pas de résultats économiques et "l’affaire Benalla" l’atteint de plein fouet. Alexandre Benalla, son proche conseiller, a été filmé le 1er Mai en train de tabasser des manifestants avec un brassard de police. Des commissions d’enquête parlementaires se mettent en place. Face aux élus de la majorité, Emmanuel Macron roule des mécaniques: "S’ils veulent un responsable, il est devant vous. Qu’ils viennent le chercher!" lance-t-il. La phrase ne sera pas oubliée. L’image du "président des riches", qui a supprimé l’impôt sur la fortune mais augmenté la contribution sociale généralisée (CSG) des retraités, commence à faire des ravages, et l’affaire Benalla, note Frédéric Dabi, directeur général de l’Ifop, "agit comme un poison lent".

En effet, c’est la dégringolade: 41% d’approbation en juillet, 31% en septembre et 29% fin novembre. Emmanuel Macron n’a plus la main. Ses deux principaux ministres claquent la porte: Nicolas Hulot, chargé de l’Environnement, le 28 août; puis le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, le 3 octobre. Le premier affirme qu’il n’était pas écouté, le second veut s’occuper de sa ville de Lyon et a mal vécu l’affaire Benalla. Il part en lançant un avertissement qui résonne bizarrement deux mois après: "Aujourd’hui, les Français vivent côte à côte; demain, ils pourraient vivre face à face."

Une révolution 2.0

Courant mai, Priscillia Ludosky, une jeune autoentrepreneuse de Seine-et-Marne, a lancé sur internet une pétition pour protester contre les hausses de prix du carburant. La taxe carbone et l’alignement progressif du prix du diesel sur celui de l’essence doivent se traduire par de nouvelles augmentations en janvier 2019. Sur internet, on s’agite. Partis politiques et syndicats sont déjà hors-jeu.

En octobre, une certaine Jacline Mouraud, musicienne et hypnothérapeute de 51 ans, vivant en Bretagne, enregistre une vidéo qui va dépasser les 6 millions de vues sur Facebook. "J’ai deux petits mots à dire à M. Macron: on en a plein les bottes. Quand est-ce que ça va se terminer, la traque aux conducteurs? […] Mais qu’est-ce que vous faites du pognon, à part changer la vaisselle de l’Elysée et vous faire construire une piscine?"

Invitée non sans une certaine complaisance sur tous les plateaux de télévision, Jacline Mouraud connaît son quart d’heure de gloire. Un peu partout, de nombreuses initiatives lui font écho. La pétition de Priscillia Ludosky dépasse le million de signatures. Un chauffeur routier de 33 ans, Eric Drouet, lance l’idée d’une journée de protestation le 17 novembre. Signe de ralliement de ce mouvement né sur les réseaux sociaux: le gilet de secours que chaque automobiliste doit avoir dans sa voiture.

Mouvement soutenu par une majorité de la population

Une semaine avant le 17 novembre, les gilets jaunes fleurissent à l’avant des voitures. Une majorité de la population soutient cette France qui se soulève. Avec des caractéristiques inédites: c’est une France blanche, provinciale, qui travaille, où se mêlent jeunes et retraités, classes moyennes menacées de déclassement, de gauche et de droite, souvent sans appartenance syndicale ou politique, n’ayant souvent jamais manifesté.

Blocages de routes, péages gratuits, occupation des ronds-points sur tout le territoire se prolongent par les manifestations parisiennes qui font, de samedi en samedi, de plus en plus de dégâts et de blessés, jusqu’aux émeutes urbaines du 1er décembre: 112 voitures brûlées, des magasins cassés et pillés, l’Arc de triomphe vandalisé. Dans la commune paisible du Puy-en-Velay, la préfecture est en partie incendiée. Ailleurs, des péages flambent. Au total, il y a déjà eu quatre morts. De bons pères de famille se sont mués en émeutiers violents.

Du prix de l’essence à "Macron démission"

Sans chef, sans service d’ordre et sans expérience, les "gilets jaunes" se divisent, ne parviennent pas à trouver des porte-parole, s’envoient des menaces entre eux, donnent crédit aux fake news et voient des complots partout, jusqu’à ce que certains tombent le masque. Au-delà de la baisse des taxes, ils réclament tout et n’importe quoi, des référendums "comme en Suisse", la sortie de l’Union européenne et de l’OTAN, l’annulation de la dette ou l’interdiction des bouteilles en plastique. Et surtout… la démission d’Emmanuel Macron. C’est lui qui focalise ce qui est, chez certains, devenu de la haine. Jusqu’à ce 4 décembre où Eric Drouet, sur BFMTV, dit clairement que son objectif est d’entrer samedi à l’Elysée. Depuis, il a modéré ses propos mais sera poursuivi pour "provocation à la commission d’un crime ou d’un délit".

En face, le pouvoir cafouille: le recul sur les taxes, au lieu d’être annoncé clairement par le premier ministre, Edouard Philippe, est saucissonné pendant trois jours: la hausse est "suspendue", "reportée" et finalement "annulée". In extremis, le 5 décembre, le gouvernement évoque l’hypothèse d’une prime défiscalisée pour les salariés. Mais les esprits sont trop chauds pour entendre.

La grande peur

Vendredi, dans les rues de Paris, tout le monde se prépare au pire dans une ambiance surréaliste. Certains font des stocks de nourriture. "Moi, j’ai fait un stock de livres", confie un client à la sortie de la Fnac de l’avenue des Ternes, dans l’ouest parisien, qui sera fermée samedi comme tous les commerçants du quartier. Comme la plupart des musées et un grand nombre de salles de spectacle de la capitale. Des matchs de football sont reportés. C’est une sorte de couvre-feu en plein jour.

En assurant que "des milliers de personnes" viendraient samedi "pour casser ou tuer", l’Elysée entretient la dramatisation en espérant faire baisser la tension. Emmanuel Macron prévoit de s’adresser au pays au début de la semaine prochaine. Malgré les violences, plus de 60% des Français soutiennent toujours les "gilets jaunes".

Des réponses?

Pour Emmanuel Macron, des réponses – il y en a plusieurs – seront décisives. Alors, lesquelles? Il y en a quatre, selon Richard Werly, correspondant à Paris pour le Temps, et sa consœur Béatrice Houchard. Il faudrait:

  1. Redonner d’urgence du pouvoir d’achat. C’est le slogan le plus souvent entonné par les «gilets jaunes». A Paris, la hausse de 30% du SMIC – le salaire minimum en vigueur en France fixé à 1498,7 euros brut avant cotisations sociales, et 1185 euros net – est de loin la revendication numéro un des manifestants.
  2. Ouvrir une grande négociation sociale. Ce chapitre-là devrait démarrer aujourd'hui lorsque Emmanuel Macron recevra à l’Elysée les partenaires sociaux: syndicats et patronat. L’idée d’un nouveau «Grenelle du pouvoir de vivre, social et écologique» resurgit.
  3. Réaliser un geste politique fort. «Retour au peuple», répètent certains manifestants. «Dissolution de l’Assemblée», lisait-on samedi sur une banderole. Difficile pour Emmanuel Macron de s’engager sur l’un ou l’autre de ces terrains, tant l’arme institutionnelle pourrait se retourner contre lui.
  4. Changer de registre présidentiel. Adieu «Jupiter» et la disruption. Bonjour la participation et l’écoute, à tous les niveaux de l’Etat.

L'édito de Jean-Michel Aphatie* ...

  1. 10 déc. - destin de la nation: Emmanuel Macron doit prononcer le discours de sa vie! 28' - 30'39"
  2. 6 déc. - ils penchent plutôt à droite: Marine Le Pen n'a jamais été aussi proche du pouvoir! / 24 - 27'43"
  3. 5 déc. - l’exécutif n’a rien calmé, c'est la porte ouverte à un nouveau samedi noir! / 21' - 23'48"
  4. 4 déc. - un "bric-à-brac" de revendications / 18' - 20'54"
  5. 3 déc. - Emmanuel Macron n'a plus le droit à l'erreur! / 15' - 17'54"
  6. 28 nov. - la réponse d'Emmanuel Macron est à côté de la plaque! / 12' - 14'50"
  7. 27 nov. - le discours d'Emmanuel Macron ne suffira certainement pas à calmer le mouvement / 9' - 11'51"
  8. 26 nov. - l'ordre républicain ne se divise pas en tranche de saucisson! / 6' - 8'48"
  9. 22 nov. - les députés et François Bayrou appellent le gouvernement à ouvrir le dialogue / 3' - 5'56"
  10. 19 nov. - la politique dépassée par le mouvement! / 0' - 2'54"

* Cliquer sur le lien pour plus d'informations sur ces dix éditos.

Bonne et la mauvaise austérité

Par Emmanuel Garessus, Le TEMPS

L’austérité a deux visages, la hausse des impôts et la baisse des dépenses publiques.Le premier est à l’honneur. Une énorme manifestation s’est tenue lundi à Paris contre le matraquage fiscal. 

undefinedLa France n’a jamais été un paradis fiscal, mais avec François Hollande, les impôts se sont accrus de 90 milliards d’euros en trente mois (3 milliards par mois), selon une étude du député UMP Jérôme Chartier. Certes, la France a récolté 2 milliards en 2014 liés à l’évasion fiscale. Mais ne faudrait-il pas aussi s’interroger sur les milliards de pertes provoquées par la fuite des créateurs, talents et entrepreneurs? Et sur la baisse des investissements entrepris par les Français qui restent au pays et qui subissent cette oppression fiscale? La reprise économique tant espérée ne dépend pas des banques centrales (sauf peut être en Grèce, ndlr), mais du bon sens des gouvernements et de leur capacité à donner l’envie d’entreprendre en laissant chacun profiter du fruit de ses efforts.

Lorsque les journalistes et politiciens de gauche parlent d’austérité, dans le sillage de leur relais académique préféré, Paul Krugman (prix Nobel d'économie en 2008), ils ne regardent que les dépenses publiques, jamais assez élevées à leur goût. Mais avant de s’interroger sur la nécessité et la composition d’une politique d’austérité dans un pays surendetté, un recours aux statistiques semble approprié. Celles-ci montrent une hausse incessante des recettes fiscales en pourcentage du PIB tant en Suisse que dans l’UE. Une augmentation qui n’a pas subi de pause durant la crise économique, sauf en Allemagne et en Suisse.

undefinedPar contre la baisse des dépenses publiques en pourcentage du PIB reste un mirage dans la plupart des pays. Rien n’indique que l’administration se serre la ceinture. En Suisse, le discours larmoyant sur un Etat peau de chagrin commence à lasser. Selon les statistiques officielles, les dépenses de l’administration publique sont passées de 105 milliards de francs en 1990 à 199 milliards en 2012. Malgré la crise, entre 2007 et 2012, le nombre d’employés de l’Etat s’est accru de 300 par mois, essentiellement en raison d’une augmentation sensible dans la santé et la protection sociale. L’expansion est encore plus marquée ces deux dernières décennies dans les activités proches de l’Etat. Les CFF ont ainsi accru leurs effectifs de 2626 salariés depuis 2004 (+8%) et La Poste de 2288 (+5%) collaborateurs. La hausse la plus impressionnante est celle de la protection sociale, qui est passée de 12,8% du PIB en 1990 à 19,4%. Une hausse de 51%! La Suisse est-elle aux mains des néolibéraux si les récipiendaires des largesses de l’Etat sont majoritaires? Il ne suffit pas que certains médias répètent la rengaine d’un amaigrissement de l’Etat pour que celui-ci soit confirmé par les faits. La Grèce a certes subi une baisse d’un quart de son PIB. Mais Alexis Tsipras, la nouvelle égérie keynésienne, ne peut pas contredire les chiffres d’Eurostat sur les dépenses publiques. Ces dernières ont représenté 47,5% du revenu national grec en 2007 et se sont hissées à 58,5% en 2013.

Mais quel est le bilan des deux composantes de l’austérité, la hausse des impôts et la baisse des dépenses publiques ces dernières années? Une recherche d’Alberto Alesina, Omar Barbiero, Francesco Giavazzi et Matteo Paradisi porte sur les pays de l’OCDE entre 2009 et 2013. L’exercice n’est pas aisé en raison de l’interdépendance des économies, des difficultés à isoler l’effet budgétaire des questions de dévaluation, de politique monétaire et des réformes. En 2010, Alberto Alesina avait estimé qu’une hausse de 1% des impôts s’accompagnait d’une baisse de 3% du PIB. Or les décisions budgétaires produisent leurs effets sur plusieurs années et sont souvent révisées. Alesina, Favero et Giavazzi prennent aussi en compte cet élément. Leur conclusion est limpide. Mieux vaut privilégier une baisse des dépenses publiques à une hausse d’impôts afin de rééquilibrer les comptes. En effet, entre 1978 et 2007, les programmes d’ajustement basés sur une hausse d’impôts et représentant 1% du PIB conduisent à une contraction du PIB de 2% les trois années suivantes. A l’inverse, une baisse des dépenses publiques de 1% du PIB n’a pas d’impact visible sur le PIB. Le modèle employé de 1978 à 2007 produit les mêmes résultats sur les années 2009 à 2013. Cette analyse contredit Olivier Blanchard, économiste au FMI, lequel est d’avis que les ajustements budgétaires récents produisent des effets plus élevés qu’avant la crise. Mais ses hypothèses sont douteuses puisqu’il attribue à la politique budgétaire toute déviation par rapport aux prévisions. Or les banques ont aussi joué un rôle clé dans la crise.

Au-delà de la distinction entre la bonne et la mauvaise austérité, il impose aussi de rappeler l’alternative possible: les réformes et les dérégulations.

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